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Appel
Date limite de soumission : lundi 30 mars 2026
Ce dossier thématique des Carnets de géographes a pour objectif de faire un état des lieux des travaux issus de la géographie (ainsi que d’autres champs disciplinaires mobilisant une approche spatiale) interrogeant les apports et les limites des perspectives décoloniales. Au-delà de la stricte approche disciplinaire de la géographie, l’objectif est aussi de penser des perspectives pluridisciplinaires construites depuis une réflexion sur l’espace et la dimension spatiale des héritages de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme au sein de nos sociétés contemporaines.
A l’image de la critique postcoloniale qui s’apparente à un fleuve aux multiples affluents (Mbembe, 2010), les approches décoloniales sont elles aussi plurielles et ne constituent aucunement un bloc monolithique. Il s’agit entre autres d’un corpus de textes développés depuis les Amériques à partir de la fin des années 1990, ayant connu des circulations intenses au sein d’autres régions du monde (Afrique, Asie, Amérique du Nord, Europe et Caraïbe) et de nombreux espaces académiques, l’espace académique francophone parmi le plus tardif (Boidin, 2009 ; Colin, Quiroz, 2023 ; Dufoix, 2023). Ce corpus est dense et s’est notamment structuré autour du collectif pluridisciplinaire Colonialité/Modernité/Décolonialité2 puis le dépassant très largement. Le collectif propose une généalogie des dynamiques socio-économiques contemporaines ancrée dans le contexte de la conquête des Amériques comme moment fondateur du système capitaliste moderne. L’une des contributions majeures de ces approches est de poser la question de la matrice coloniale ou « colonialité » du pouvoir (Quijano, 2007) qui s’est historiquement structurée à partir de la racialisation des groupes humains, l’exploitation de la force de travail racialisée et l’imposition d’une vision eurocentrique du monde par le contrôle et la domination d’autres formes de subjectivités. La notion de colonialité a été mobilisée pour démontrer l’imbrication historique des rapports de « race » et de « genre » (Lugones, 2008). La thèse défendue alors est celle d’une matrice coloniale encore structurante dans les rapports sociaux contemporains par-delà les indépendances politiques. Il s’agit dans cette perspective de déplacer la focale de la « colonisation » aux « relations coloniales » (L’Estoile, 2008) afin d’envisager de quelles façons celles-ci perdurent dans le temps présent sous différentes reconfigurations. Ces approches décoloniales remettent également en cause l’eurocentrisme de la critique postcoloniale et posent la question des épistémologies minoritaires invisibilisées ou délégitimées par la colonialité du savoir (Lander, 2000) au cœur de la modernité occidentale. Au-delà des Amériques, les approches décoloniales se tissent à travers une multiplicité de constellations intellectuelles et ces réflexions sont aussi conduites par des auteur.es qui ne sont pas issu.es du groupe Modernité/Colonialité/Décolonialité et qui s’appuient sur d’autres expériences historiques situées à l’instar du penseur congolais Valentin-Yves Mudimbe3 ou encore les textes du penseur martiniquais Frantz Fanon mobilisés aujourd’hui pour interroger les reconfigurations de la matrice coloniale à l’œuvre dans les sociétés contemporaines4. A cet effet, les contributeur-rices de ce numéro peuvent mobiliser d’autres cadres théoriques au-delà des références issues des études décoloniales latino-américaines. Les enjeux liés à la traduction et à la réception de textes posant la question de la matrice coloniale pourront faire l’objet de débats au sein de la rubrique dédié (carnets de débats). Au sein du champ académique francophone, la géographe et anthropologue Christine Chivallon, à travers le groupe « Mondes Caraïbes et Transatlantiques en Mouvement » formé en 2014, devenu « Mondes de la Colonialité et TransModernités », propose de construire un paradigme de la modernité à partir de la matrice coloniale. Une modernité occidentale marquée par la « genèse de ses altérités critiques » et forgée dans l’expérience de l’esclavage et la colonisation dont le groupe souhaite explorer les « retentissements »5.
Retentissements, reflux, reconfigurations, l’enjeu de ce numéro est précisément de discuter les multiples interprétations de la notion de « colonialité » dont les critiques reposent souvent sur l’idée d’une vision simpliste et réductionniste de la continuité de la logique coloniale (Stierl, Tazzioli, 2025). Or les travaux s’intéressent précisément aux zones de troubles, de frictions, entre continuités et discontinuités, entre reproductions et réagencements. Il s’agit de prêter attention aux contradictions, ambiguïtés, tensions à l’œuvre dans les reconfigurations de cette matrice coloniale. Matrice qui elle-même ne peut être pensée comme une structure fixe traversant différents espace-temps tout au long de l’expansion du capitalisme et par-delà la décolonisation mais dans sa fluidité, sa complexité et sa reconfiguration continue — dont il s’agit d’identifier les modalités — au sein de contextes socio-historiques, culturels et politiques situés. A l’instar de l’approche d’Ann Laura Stoler travaillant sur le concept de « présence coloniale » (Stoler, 2016), il ne s’agit pas de penser le devenir des « restes » de l’histoire coloniale et impériale mais comment des pratiques et des épistémologies structurées lors de l’époque coloniale se reconfigurent sans cesse dans le temps présent, nous invitant à établir et à penser les « filiations coloniales » (Stoler, 2018) au-delà des effets tangibles et perceptibles du passé colonial et impérial. Anna Laura Stoler invite à penser le spectre du colonialisme et de l’impérialisme travaillant les sociétés contemporaines, à travers le mode de la répétition dans une approche conjoncturelle, dans ses altérations, dans ses réinscriptions différenciées à travers l’espace et le temps. Comment par exemple penser ensemble (ou pas) les processus historiques de racialisation des corps et la nécropolitique à l’œuvre dans le contrôle des frontières (The Black Mediterranean Collective, 2021) ou encore les violences coloniales à l’encontre du vivant et les pollutions environnementales contemporaines (Escobar, 2018 ; Manglou, 2023 ; Observatoire Terre-Monde, 2024) ?
A l’heure de la multiplication des projets éditoriaux, des appels à communications et autres séminaires de recherche mobilisant la catégorie « décolonial », le numéro thématique proposé souhaite faire un état des lieux des travaux questionnant la colonialité depuis une approche spatiale, contribuant à un débat bienveillant et informé au-delà des controverses médiatiques disqualifiantes.
Nous proposons trois séries de questionnements à partir desquels les contributions de ce numéro pourront s’inscrire :
Axe 1 : Espaces, racialisation et sociétés
Ce premier axe vise à mettre en lumière les travaux proposant / discutant une lecture de la colonialité du pouvoir depuis une approche spatiale.
La racialisation des rapports sociaux est une composante fondamentale de cette colonialité du pouvoir qui s’est déployée de manière différenciée à travers des espaces et des temporalités pluriels. Les travaux documentant les processus de racialisation à l’œuvre dans différents contextes nationaux se multiplient dans le contexte académique français depuis les travaux précurseurs de la sociologue Colette Guillaumin (1972). Alors que la géographie anglophone a contribué à documenter et analyser la dimension spatiale de ces processus de racialisation, le champ de la géographie francophone est resté en retrait de ces débats alors même que les sciences humaines et sociales soulèvent de façon croissante les enjeux de la formation historique des processus de racialisation et de leurs reconfigurations contemporaines. Le récent numéro thématique de la revue Espaces et Sociétés (2024) portant sur le racisme, la racialisation et la production de l’espace6 propose d’analyser différents processus de racialisation spatiale parmi lesquelles les politiques urbaines qui marginalisent des catégories de populations essentialisées et stigmatisées (à l’image des politiques d’éviction des populations Roms) ainsi que les pratiques quotidiennes qui reproduisent des espaces de blanchité. Les auteurs affirment vouloir croiser deux traditions de pensée : les penseurs anticoloniaux et la tradition de la géographie critique. A cet égard, Stefan Kipfer (2019) croise la pensée de Lefebvre et de Fanon pour lire les processus de racialisation des quartiers urbains périphériques de France hexagonale et de la Martinique. Plus récemment, Ha et Picker (2022) invitent urgemment les chercheurs en études urbaines à travailler davantage avec d’une part, les travaux historiques et anthropologiques qui ont démontré depuis fort longtemps l’importance de l’urbanisme colonial dans la formation des villes européennes (Lisi, 2024) et d’autre part, avec les études critiques de la race (critical races studies) alors même que les données et les travaux issus de ce champ documentent les pratiques quotidiennes (spatiales) de discrimination raciale. « The point here /…/ is not only that the colonial past is largely erased across analyses of European (urban) societies, but that its present and presence are. » (Ha et Picker, p. 17). Reprenant Dipesh Chakrabarty et sa proposition théorique fondamentale de provincialiser l’Europe, les auteurs soulignent l’importance de défaire les récits dominants sur les formations des espaces urbains européens et de prêter attention aux perspectives décoloniales et aux mouvements anti-racistes pour penser la ville.
Plus largement, et au-delà des strictes questions urbaines, cet axe invite à penser de quelle façon la colonialité structure différents rapports sociaux dans différents espaces saisis à partir de multiples objets possibles (les frontières, les migrations, le logement, la prison, l’espace public, les pollutions environnementales, les paysages naturels, l’architecture, le patrimoine etc.). Il s’agira d’examiner les politiques publiques, les pratiques spatiales quotidiennes ou encore les imaginaires spatiaux qui produisent, reproduisent, reconfigurent la matrice coloniale (matrice elle-même à saisir dans sa dimension située, complexe et fluide).
Axe 2 : Espaces, résistances et épistémologies minoritaires
Ce deuxième axe s’attache à penser de quelle façon l’espace est mobilisé par différents groupes sociaux dans une perspective de résistance et de libération face à un ordre spatial dominant (de l’infra-politique de la résistance aux formes les plus structurées/visibles). L’objectif est ici d’envisager l’espace comme un moyen de luttes, une ressource dans la production de contre-imaginaires spatiaux, des contre-géographies et d’autres modes d’habiter la terre (Ferdinand, 2024).
Les approches décoloniales dans les champs académiques anglophones ou hispanophones ont notamment initié plusieurs courants de recherche avec lesquels cet axe propose d’entrer en discussion.
Les travaux sur les cartographies critiques alternatives questionnant la pluralité des modes d’ancrage spatiaux, les épistémologies autochtones situées liées à la façon de nommer, penser et habiter les mondes sont un de ces courants les plus prolifiques (Mansilla Quinones et al, 2019).
On peut penser également aux approches féministes décoloniales à l’instar de la géographe Zaragocin qui appelle à un dialogue au sein même des différentes épistémologies féministes situées (Naylar et al, 2018) et propose de travailler la notion de « corps-territoire » introduite par les féministes communautaires autochtones des Amériques pour penser le continuum de violences structurelles faites à la terre, au vivant et au corps des femmes, dans un contexte de colonialisme de peuplement dans les Amériques. Ces territoires sont traversés encore aujourd’hui par des logiques extractivistes (forestier, minier, énergétique, touristique) qui (re)produisent des violences (Mollett, 2022 ; Murray, Mollett, 2023). Ces travaux proposent de mobiliser la catégorie de « corps-territoire » comme une méthode (Zaragocin et Caretta, 2020) pour analyser les savoirs et les pratiques spatiales dans une approche intersectionnelle et relationnelle. Il ne s’agit pas seulement de courants de recherche documentant des géographies autochtones/natives dans les Suds mais qui plus largement, à l’instar du courant anglophone des Black geographies (Mc Kittrick, Woods, 2007 ; Hawthorne, 2019 ; Noxolo, 2022), tentent d’analyser la dimension spatiale des pratiques de luttes, de solidarités et de résistance face à la racialisation, à l’oppression, à la dépossession depuis les expériences vécues minoritaires.
Ces questionnements traversent une multiplicité d’objets de recherche à l’instar des études migratoires traversées par un tournant critique (Lacroix, Potot, Schmoll, 2021). L’Institut Convergences Migrations appelle ainsi en 2025 au « décentrement épistémologique » des études sur les migrations invitant à incorporer des récits et cadres théoriques interprétatifs non eurocentrés afin de développer « une approche plus nuancée et une compréhension renouvelée des questions migratoires »7. Quelle est la contribution du courant décolonial dans le développement des études migratoires critiques ?
A partir d’une diversité d’objets de recherche, cet axe invite les chercheur.es à discuter la façon dont les perspectives décoloniales — dans leur diversité — contribuent à renouveler des questionnements, produire des concepts et des méthodes de compréhension de la dimension spatiale des rapports de pouvoir au sein de nos sociétés contemporaines.
Axe 3 : Réflexivité, engagement et conditions de production des savoirs situés
Un troisième axe de réflexion propose de questionner les effets des approches décoloniales sur les disciplines et leurs méthodes. Le paradigme décolonial invite à penser la production des savoirs dans un engagement critique avec les disciplines telles qu’instituées dans l’espace académique, leurs histoires, leurs dynamiques internes et leurs relations avec le monde au-delà de l’université. Les approches décoloniales ont toujours été articulées aux mouvements sociaux et aux mondes militants questionnant les conditions matérielles de production des savoirs, les épistémologies historiquement minorées, délégitimées ou ayant fait l’objet d’une extraversion, la place de l’université et l’articulation aux mondes sociaux et plus largement la question du pluriversalisme des savoirs pour une justice épistémique (Mansilla Quinones, 2024).
Plusieurs travaux issus de l’histoire de la géographie ainsi que de la géographie postcoloniale ont par exemple retracé le rôle des géographes dans la fabrique de l’empire, la généalogie coloniale de la géographie tropicale à la suite des critiques précoces émises par Aimé Césaire (1950) ou encore la question des imaginaires géographiques (orientalisme, tropicalisme etc.) (Hancock, 2008 ; Blais et al., 2012 ; Clayton and Bowd, 2019). Toutefois, la fin du « droit d’inventaire disciplinaire » a sans doute été actée trop rapidement en insistant davantage sur le réductionniste d’une relation univoque entre géographie et colonialisme qu’en poursuivant une analyse approfondie de la matrice coloniale et ses multiples reconfigurations socio-spatiales et en ouvrant les débats sur les conséquences épistémologiques d’une telle relation historique. Il s’agit aussi d’explorer les difficultés, les tensions, les contradictions, voire les apories des appels à la décolonisation des disciplines comme la géographie lorsqu’ils ne s’accompagnent pas d’un travail en profondeur de transformation des méthodes et des pratiques de production, transmission et circulation des savoirs et lorsqu’ils s’inscrivent dans la continuité d’une économie politique du savoir extractiviste (Noxolo, 2017 ; Jazeel, 2017 ; De Leeuw, Hunt, 2018). Plus récemment, la question palestinienne a été un catalyseur de ces enjeux de la colonialité du savoir interpellant l’institution universitaire face à ses silences, ses complicités (Wind, 2024) et ses mécanismes d’oppression et de délégitimation des chercheur.es et de leurs savoirs8 (Borghi, 2018, Borghi, Hassan, 2025).
Ce troisième axe souhaite ainsi mettre en lumière les travaux interrogeant les modes de production et de transmission des savoirs, en proposant des réflexions sur les savoirs situés, sur les méthodes de collecte de données, sur les pratiques d’écriture, sur les pratiques de restitution pour et avec les communautés concernées, sur les pratiques pédagogiques, sur la place de l’université dans les mobilisations sociales, antiracistes, anti-impérialistes, sur la figure du chercheur engagé, militant, sur les modes de montage et de financement des recherches. Cette liste ne se veut pas exhaustive.
Carnets de géographes propose plusieurs modalités de contributions à partir des différentes rubriques composant la revue9 : des Carnets de recherches ou des Carnets de terrain qui sont soumis à une évaluation en double aveugle, mais aussi des Carnets de débats, des Carnets d’enseignement, des Carnets de lecture et des Carnets de soutenance. Les contributions peuvent donc être de multiples natures et les coordinatrices du numéro restent disponibles pour toute question relative à un projet de publication.
Modalités de contribution
Les propositions d’articles complets sont à envoyer avant le 30 mars 2026 à Linda Boukhris, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne linda.boukhris[at]univ-paris1.fr et Ilaria Giglioli, University of San Francisco igiglioli[at]usfca.edu
Normes et instructions aux auteurs et autrices
Numéro coordonné par Linda Boukhris (Université Paris 1 Panthéon Sorbonne) et Ilaria Giglioli (University of San Francisco)
Page créée le vendredi 16 janvier 2026, par Webmestre.