Accueil ▷ Actualités ▷ Actualités
Appel
Date limite de soumission : vendredi 6 mars 2026
Colloque organisé par Isabelle SURUN, HARTIS, ULille, IUF7 le 18 septembre 2026
Justice et police sont parfois difficiles à distinguer en contexte colonial, tant ils font figure d’outils interchangeables aux mains d’une administration coloniale caractérisée par le cumul des pouvoirs judiciaire et exécutif. Dans l’empire français, le régime de l’indigénat, dispositif pénal d’exception (Merle, 2004 ; Mann, 2009 ; Merle et Muckle, 2019), est devenu l’exemple paradigmatique de cette confusion des pouvoirs ouvrant la porte à tous les abus. Au-delà de l’indigénat, les « réseaux coercitifs » (Shermann, 2009) ont été étudiés à travers les dispositifs punitifs mis en place dans différents contextes coloniaux (Bernault, 1999 ; Thénault, 2012 ; Piret, 2014 ; Houllemare, 2024). Parallèlement, la notion d’« ordre colonial » a donné lieu à d’importantes publications qui ont mis en évidence non seulement la pluralité des dispositifs – militaires et civils – et des acteurs – autochtones et européens – intervenant dans le maintien de l’ordre, mais aussi les contours spécifiques et paradoxaux que revêt la notion d’ordre en contexte colonial, qui repose sur l’imposition de normes se réclamant d’un processus de « civilisation » mais assure le maintien de la domination coloniale par une « pacification » jamais achevée qui brutalise les sociétés (Blanchard, Deluermoz et Glasman, 2011 ; Blanchard, 2012 ; Denis et Denys, 2012 ; Bat et Courtin, 2012 ; Ginio, 2014). À ces travaux qui font dialoguer spécialistes des forces de l’ordre et nouvelle historiographie des empires coloniaux, il faut ajouter le champ de l’histoire du droit et de la justice où la notion de pluralisme juridique a été mobilisée pour rendre compte de la coexistence d’univers normatifs et de systèmes judiciaires différents (coutumier, musulman, colonial), caractéristique des territoires impériaux (Benton, 2004 ; Roberts, 2013).
Les travaux publiés depuis une quinzaine d’années font état d’un retard de la production historique sur l’empire français dans ces domaines. Des thèses soutenues ou en cours et des travaux récents se sont emparés de ces questions, sans constituer un domaine de recherche unifié. Le colloque vise à dresser un panorama des travaux récents ou en cours sur ces questions sur l’empire français – sans exclure, à titre de comparaison, les travaux précurseurs menés sur l’empire belge. Il s’agit constituer une arène où pourront dialoguer jeunes chercheurs et chercheurs confirmés, précurseurs et nouveaux venus dans ce domaine, spécialistes d’aires culturelles différentes, modernistes et contemporanéistes.
Tandis que l’étude des archives de la répression et du maintien de l’ordre (registre des peines infligées au titre de l’indigénat par exemple) met en évidence la dimension coercitive de la domination coloniale, d’autres archives (registres des plaintes et réclamations, registres des jugements des tribunaux indigènes) laissent entrevoir un rapport des populations aux institutions policières et judiciaires plus complexe : en saisissant les autorités locales et les tribunaux, les justiciables deviennent des usagers de la justice (Mann et Roberts, 1991 ; Roberts, 2005 ; Murphy, 2025). Les sources judiciaires constituent d’ailleurs une ressource exceptionnelle pour accéder à des acteurs minorisés, habituellement invisibles dans l’archive coloniale, tels que les femmes, les cadets sociaux, esclaves et dépendants. De nombreux travaux ont ainsi montré la prééminence numérique des femmes parmi les acteurs qui saisissent les juridictions disponibles, en particulier pour obtenir le divorce, reconfigurant ainsi les rapports de genre (Roberts, 1999 ; Rodet, 2007, 2011, 2014 ; Lydon, 2010).
Loin de vouloir opposer ces deux approches, ce colloque vise à repenser les articulations entre « recours à la force » de l’État colonial et « demandes de justice » des habitants (Blanchard, 2017) en contexte colonial en faisant dialoguer les historiens de l’« ordre colonial » et les tenants d’une histoire sociale de la justice. Pour ce faire, la focale sera résolument placée au niveau local, au plus près des acteurs et de leurs pratiques. Justice et police seront envisagées comme des institutions de proximité qui façonnent la vie quotidienne tout autant qu’elles offrent des opportunités de recours pour régler un conflit. Loin des affaires les plus retentissantes, c’est l’ordinaire des vies saisies au prisme de ces deux institutions qui nous intéresse ici.
Il s’agit donc d’explorer le spectre large de la conflictualité ordinaire des sociétés en contexte colonial, afin d’en dégager les traits marquants. La mise en évidence de la prééminence de certains types de conflits à une époque donnée permet d’identifier des « trouble spots » (Fallers 1969), des tensions qui se traduisent par une conflictualité spécifique à une société en prise avec les transformations sociales occasionnées par la colonisation.
Les cas de saisine ou d’appel adressés à l’administration coloniale nous éclairent souvent, en creux, sur la justice ordinaire, conciliatrice ou punitive qui continue à se rendre en dehors d’elle. L’attention portée au « horschamp indigène » de la domination coloniale (Bertrand, 2008) révèle ainsi des formes de résilience des sociétés, c’est-à-dire leur capacité à se maintenir et à préserver les normes qui règlent les conduites de leurs membres en dehors des langages et des procédures administratives du colonisateur. La question se pose alors de savoir, parmi les conflictualités qui les occupent, quelle est la part qui trouve une solution négociée hors de l’intervention de l’autorité coloniale. Cette question rejoint celle de la place de l’extrajudiciaire dans la résolution des conflits, telle que l’ont posée les historiens de la justice dans les sociétés européenne à l’époque moderne (Garnot, 1996, 2000).
Sans exclure les thématiques déjà bien travaillées à partir des sources judiciaires en contexte colonial, telles que les questions liées au genre, aux conflits de maritalité ou à l’esclavage, il s’agit de donner corps à une histoire du quotidien dans les espaces impériaux, qu’ils soient ruraux ou urbains. Parmi les nombreuses thématiques qui pourront faire l’objet de communications, on peut mentionner, à titre indicatif et sans exclusive : les violences interpersonnelles, les conflits de voisinage, les litiges commerciaux, les héritages disputés, l’honneur et les préséances, la rumeur, la consommation (alimentation, boisson), le vêtement, les usages de l’espace public, l’espace sonore (bruit, musique), les migrations, les questions sanitaires, les animaux, l’accès aux ressources (terres, eau) …
Les participants sont invités à retracer les modalités de la plainte ou de la requête en fonction des instances auxquelles elles sont adressées, à distinguer des catégories de plaignants, notamment en termes de genre, à identifier les domaines sur lesquels portent les litiges et l’attention que leur accorde l’administration coloniale.
Il s’agira donc de chercher à répondre aux questions suivantes :
À qui se plaint-on ?
Qui se plaint ?
De quoi se plaint-on ?
Quelles suites les autorités dotées de pouvoirs de justice ou de police donnent-elles aux demandes de justice ?
Pour répondre à ces questions, les participants sont invités à inscrire leur communication dans l’un des axes suivants :
Le rapport des usagers à l’institution judiciaire en contexte de pluralisme judiciaire et juridictionnel : modalités de la saisine et du recours ; pétitions, requêtes, plaintes et réclamations ; recours à des porte-parole ou à des écrivains publics ; forum shopping…
La vie sociale au prisme des sources judiciaires : que nous disent les litiges civils et leurs objets de la conflictualité ordinaire qui traverse des sociétés en pleine transformation ?
La réception des demandeurs par les instances coloniales et le traitement des requêtes : qualification et hiérarchisation des plaintes selon leur objet et selon le statut du demandeur ; traduction des cas en termes juridiques ; mise par écrit des dépositions et des jugements ; modalités de la comparution ; recours à des interprètes ; routinisation de l’exercice de la justice par les administrateurs et les « tribunaux indigènes » ; criminalisation des pratiques ordinaires ; persistance de formes de justice conciliatrice hors des instances coloniales.
Les acteurs autochtones du système judiciaire et policier : stratégies de pouvoir ; pratiques ordinaires de coercition ; usages de la force et abus de pouvoir ; radiographie d’un groupe social d’intermédiaires (gardes et policiers, chefs et notables, assesseurs, greffiers…)
Modalités de contribution
Les propositions sont à envoyer à isabelle.surun chez univ-lille.fr, au plus tard le vendredi 6 mars 2026.
Elles doivent présenter une contribution inédite reposant sur des sources originales et indiquer l’axe ou les axes dans lesquels elles s’inscrivent.
Format attendu : 2 000 à 3 000 signes, plus une brève bibliographie et un CV court, en français ou en anglais.
À l’issue du processus de sélection des contributions, une réponse sera envoyée au plus tard le 10 avril 2026.
Les participant.e.s sont invité.e.s à solliciter leur institution de rattachement pour financer leur voyage. L’hébergement, les repas de midi et le dîner du 17 septembre seront pris en charge par l’organisation du colloque. Les voyages pourront être pris en charge dans la limite du budget du colloque, en particulier pour les doctorant.e.s, et les participant.e.s dont l’institution de rattachement ne dispose pas d’un budget de recherche. Il sera possible de participer par visioconférence.
Une première version des communications orales est attendue pour le 1er septembre 2026, à l’intention des discutant.e.s.
Comité scientifique
Emmanuel BLANCHARD, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, Cergy Université
Catherine DENYS, HARTIS, ULille
Marie HOULLEMARE, Université de Genève
Farid LEKÉAL, Centre d’Histoire Judiciaire, ULille
Julie MARQUET, HLLI, ULittoral-Côte d’Opale
Gwénael MURPHY, OIES–Océan Indien : Espaces et Sociétés) Université de La Réunion
Bérengère PIRET, Institut de recherche interdisciplinaire Saint-Louis, Université catholique de Louvain Isabelle SURUN, HARTIS, ULille, IUF
Sylvie THÉNAULT, Centre d’histoire sociale des mondes contemporains, CNRS, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne
Colloque
7-8 septembre 2026 (HARTIS-UMR 9028, Université de Lille)
Page créée le vendredi 30 janvier 2026, par Webmestre.